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Syrie / Armes chimiques

20 minutes

08/04/2017

Billet

Interview publié le 7 avril

« Mon attitude envers la Syrie et Assad a beaucoup changé » annonçait mercredi 5 avril le président américain, Donald Trump. Un changement radical qui a pris la forme, ce vendredi, de frappes visant une base de l’armée syrienne. Consternée par l’attaque chimique qui a causé la mort de dizaine de civils dans la province d’Idlib en Syrie, la communauté internationale fait face, désormais, à une crise géopolitique ouverte entre les Etats-Unis, la Syrie et ses alliés russes et iraniens. 20 Minutes a fait appel à trois experts pour tenter de comprendre la portée et les enjeux de cette manœuvre militaire d’un nouveau genre.

Ces frappes amorcent-elles un tournant dans le conflit ?

Ziad Majed, politologue franco libanais, professeur d’Études du Moyen-Orient à l’Université Américaine de Paris : « Depuis 2014, les Américains ont mené plus de 7000 raids aériens contre Daesh et contre les djihadistes d’Al-Nosra. Mais c’est la première fois qu’ils visent ouvertement le régime. S’il faut rester prudent, on peut toutefois affirmer que pour la première fois, l’impunité d’Assad qui dure depuis 6 ans, a été temporairement remise en question ».

Agnes Levallois, consultante spécialiste du Moyen-Orient et des questions méditerranéennes : « Depuis six ans, on a déjà qualifié certains événements de "tournant" ou autre. Mais il faut prendre de la hauteur. On peut évidemment considérer que c’est un moment important dans le conflit syrien parce que, pour la première fois, un message clair est envoyé à Assad. Il y a eu tellement de déclarations et peu d’actes. Là c’est un véritable acte posé ».

Quels éléments permettent d’impliquer le régime dans l’attaque chimique du 4 avril en Syrie ?

Frédéric Pichon, chercheur et spécialiste du Moyen-Orient, auteur de Syrie, une guerre pour rien : « Le président turc a immédiatement affirmé qu’il avait la preuve de gaz neurotoxiques dans les échantillons prélevés sur les victimes prises en charge en Turquie. Il faudrait toutefois attendre les conclusions d’une enquête indépendantes »

Agnes Levallois : « Il faut procéder par éliminations. Ce que l’on sait, c’est que les bombes ont été lâchées par des avions Soukhoï. Ensuite, les rebelles ne disposent pas de ce genre d’armes chimiques. Enfin la région visée par l’attaque est contrôlée par les rebelles, on peut imaginer que le régime a voulu envoyer un message, y compris à la population pour qu’elle se désolidarise des rebelles ».


Doit-on craindre un risque d’escalade dans le conflit et quel rôle pourrait jouer la Russie ?

Frédéric Pichon : « Trump a évoqué une "coalition de pays civilisés" mais il est un peu trop tôt pour prédire quoi que ce soit. Je crains plutôt une escalade de l’Iran et de la Syrie. Mais si on s’affranchit du droit international (la frappe aérienne) pour condamner une violation du droit international (l’attaque chimique), on ne laisse pas beaucoup d’espace politique à son adversaire. Les Russes eux continuent de nier que l’attaque chimique était intentionnelle et il n’y a pas pour le moment de fragilisation de leur soutien à Damas ».

Ziad Majed : « Il s’agit plutôt d’une frappe en réaction directe avec un événement. L’aviation russe peut riposter contre la population, mais ils n’oseront jamais attaquer les Etats-Unis ou leurs alliés. Enfin, rien n’indique pour l’heure que les Russes vont se désengager de la Syrie, tout porte plutôt à croire qu’ils vont continuer de soutenir Bachar al-Assad ».

Agnes Levallois : « Les Russes étaient garants de l’accord signé en 2013 avec Washington actant le désarmement chimique et bactériologique en Syrie. Ils avaient négocié à l’époque pour éviter d’éventuelles frappes américaines. Cette situation met à mal les Russes sur la scène diplomatique ».

Que peut-on attendre de l’ONU et des alliés américains ?

Frédéric Pichon : « Les Russes vont probablement demander qu’une enquête soit diligentée sur l’attaque chimique. Le secrétaire général de l’ONU lui a appelé au calme et à chercher une solution politique. Idem du côté des autorités françaises, d’autant que pour la France, on n’imagine mal un président à quelques semaines de la fin de son mandat, s’engager dans une nouvelle opération militaire ».

Ziad Majed : « Les Nations Unies ont l’occasion de faire entendre une position plus ferme. Elles peuvent aussi décider de diligenter de nouvelles enquêtes, de lancer des commissions pour visiter les prisons du régime, bref accentuer la pression sur Damas. Les alliés américains peuvent également envisager de nouvelles sanctions économiques contre la Russie et l’Iran. Bref, des moyens existent et qui n’impliquent pas d’action militaire ».

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